La première fois que j'ai entendu parler de ce film, c'était une de mes amies qui parlait d'une « histoire d'amour entre deux cow-boys, deux hommes » ; sa cousine à côté, a eu la justesse de rectifier, un sourire aux lèvres « une histoire d'amour tout court... »
Le lendemain, au noir dans une salle de cinéma et seule comme souvent, j'ai vu enfin la bande annonce. Les paysages vastes et enchateurs de Brokeback Moutain, le charmant visage renfrogné d'Heath Ledger sous le rebord de son chapeau, ces mots qui couraient vers nous du fond de l'écran « It was a friendship... that became a secret ». J'ai décidé d'aller voir le film.
Je suis tombée amoureuse de quelque chose dans cette histoire.
Il y a plusieurs choses remarquables dans ce film, et pas seulement par rapport au sujet traité. En tant que chroniqueuse du dimanche (et la date d'aujourd'hui donne raison à mon usage de ce lieu commun), j'avoue que je ne sais pas par quel bout prendre la chose. Sur quels fils de mes sentiments dois-je tirer, et dans quel sens. Il est rare que je trouve un film bouleversant ; et maintenant il me semble que poser ligne après ligne ce qui tourbillonne dans ma tête depuis une semaine est déplacé. Mais je vais le faire : ne serait-ce que pour contrer les arguments fondés ou non de ceux qui ne voient dans cette histoire qu'un aspect politiquement correct (les homosexuels s'aiment comme tout le monde !) ou pour convaincre ceux qui n'en ont même pas entendu parler. Je veux donner envie d'aller voir ce film, essayer de vous mettre l'eau à la bouche sans en dire trop...
Le réalisateur Ang Lee a déclaré qu'en faisant ce film, lui, ses acteurs, son équipe, ne pensaient pas aux conséquences, à la polémique qu'il allait inévitablement susciter. Ils étaient dedans, ils ne pensaient qu'à retransmettre au mieux les émotions qui les avaient touchés lors de la lecture de la nouvelle d'Annie Proulx (car le film est issu d'une nouvelle du même titre, dans le recueil « Close Range », en français « Les pieds dans la boue »). Qui n'a pas vu ce film se dira, la blague, comment ne pas penser à la polémique lorsqu'on aborde un tel sujet, aussi profondément, de plus dans un film américain ! Erreur. Moi je veux bien croire que ces pensées aient été largement secondaires. Que ceux qui ont fait ce film, se sont battus pour le faire, l'ont fait grandir comme un petit arbre et un grand rêve, l'aient véritablement vécu.
Pourtant, on entre dans ce film comme dans la polémique, même tacite, qui l'entoure. On se sent pionnier, aventurier, plein d'espoir : l'impression idiote d'être la pour une « bonne cause » que notre seule présence promeut. Avec dans la tête des petites questions du genre, cet amour va-t-il avoir l'air vrai, dans le jeu des acteurs, comment cela a-t-il été géré par le réalisateur, quels subterfuges vont être utilisés ? Combien cet état d'esprit demeure, je ne sais pas. A peu près autant de temps que lorsque vous comptez les secondes restantes, à la demande du médecin, avant une anesthésie générale. Un rien. Ou peut-être, les quatre accords de guitare de Gustavo Santaolalla. Car ce film ne vous rejette pas. Vous ne restez pas étranger aux personnages, vous entrez en eux ; vous leur tenez la main, mi-angoissé mi-souriant, en tous cas impatient, dès les premiers mots échangés. Les présentations sont faites ; madame, monsieur, la porte est ouverte : vous pouvez entrer.
Je ne sais pas non plus combien de temps on voit deux hommes à l'écran. Très rapidement, j'ai vu deux... deux êtres ? deux âmes ? deux personnes ? s'aimer. On plonge dans quelque chose de romantique. Néanmoins perturbé, souvent triste. On voit deux hommes faire l'amour, vraiment, et sans avoir besoin de fermer les yeux. Avec violence mais pudeur ; juste ce qu'il faut pour percevoir sans gêne l'intensité de la scène, sa réalité, sa beauté aussi. Je suppose, quelque chose que beaucoup de réalisateurs ne savent pas doser, peut-être dans l'idée que tout est permis, lorsque le sexe lie une homme et une femme. Ang Lee nous met ces deux hommes entre les bras, leurs étreintes et leurs larmes, et remet les pendules à l'heure. Il n'y a rien à craindre. La provocation peut être partout, sauf dans l'histoire de Jack et Ennis, et de ceux qui ont voulu y donner corps.
Et le film se poursuit. Je n'en dirai pas plus là-dessus. Les personnages sont charmants, touchants dans leur relation, dans leur individualité aussi, surtout dans leur différence. Plusieurs fois je me suis retournée dans la salle mi-obscure pour voir des visages au sourire mélancolique, un peu enchanté. Certaines scènes, à l'instar des fabuleuses étendues froides de Brokeback Mountain, sont simplement magnifiques. Qu'elles suscitent le rire ou la douleur... Chacun voit un peu de soi dans Ennis et dans Jack, de temps en temps. Il n'y a pas besoin pour cela d'être homosexuel, il n'y a pas besoin pour cela d'être un homme non plus. Il suffit de vivre et de savoir ce qu'est aimer.
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